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Friday, 8 November 2013

Abdel Razeq Al Sanhouri *

On le nommait partout « le Doyen » avec un grand d. C'est Abdel-Razeq Al-Sanhouri, celui qui a reformulé le droit civil en Egypte et dans tout le monde arabe. Les juges, les présidents des tribunaux, les maîtres avocats du barreau parlaient de lui avec un respect profond, avec une sorte de vénération. Trente-quatre ans après  sa mort, le 21/7/1971 à l'âge de 75 ans, sa fille, Nadia Al-Sanhouri, et son mari Tewfiq Al-Chawi, tous les deux juristes, décident de publier Al-Sanhouri à travers ses écrits personnels. L'éditeur Al-Chourouq s'attache à commenter le titre choisi par les deux auteurs. Il explique : « Plusieurs écrivent leurs mémoires dans le but qu'ils soient publiés. Ce qui fait que les lecteurs lisent ce genre de textes avec une certaine précaution. Mais les mémoires de Sanhouri ne sont pas de ce genre parce qu'ils n'étaient pas destinés à la publication mais pour enregistrer ses convictions. Dans cette perspective, ces mémoires ne sont autre chose que le langage de la sincérité ».

Par son œuvre colossale, Al-Wassit, de dix tomes, faisant plusieurs milliers de pages, Al-Sanhouri fut le premier juriste arabe à mettre en application les méthodes vigoureuses du raisonnement juridique moderne, à l'exemple des travaux des juristes français, pour étoffer un droit civil compatible avec les conditions sociales et religieuses des sociétés arabes du Machreq et du Maghreb. Il suffisait, lors d'un débat juridique, d'un réquisitoire ou d'une plaidoirie que l'argument soit basé sur un ou plusieurs passages tirés des écrits de Sanhouri, pour que la question soit tranchée une fois pour toutes.

A son retour en Egypte en 1926, après avoir passé cinq ans en France, il fut un des premiers docteurs égyptiens en droit. La lecture des notes que Sanhouri rédigeait à Lyon, à Marseille et à Paris révèle les contours de son profil intellectuel qui est vraiment particulier, même distingué. Sanhouri, en tant qu'esprit méthodique, était très attiré par l'objectivisme de l'Occident et par le cartésianisme français. Mais au fond de lui-même, il ne pouvait pas se limiter seulement au positivisme de la raison humaine parce qu'il était un grand croyant en Dieu, avec une forte attitude moraliste, qui s'inspire de la religion pour établir une nette distinction entre le bien et le mal. En combinant la méthode rationnelle de l'Occident aux valeurs religieuses et morales de l'Orient arabe, Sanhouri fut en fait un trait d'union entre deux mondes, deux civilisations. Son œuvre fut sans doute la tentative d'une compréhension éclairée de l'esprit de la législation islamique à la lumière du positivisme du Code civil français.

Mais ce caractère de juriste cartésianiste et de penseur moraliste devait finalement l'opposer aux politiciens, lui causer le tournant le plus tragique de sa vie. Le livre cite en fait, dans les marges de plusieurs de ses pages, les témoignages de personnalités dont le premier président de la République, Mohamad Naguib, selon lesquels les Officiers libres ont voulu imposer à Sanhouri de signer — en tant que président en exercice du Conseil d'Etat — un communiqué selon lequel il reconnaissait la légitimité du conseil de la Révolution de 1952. Mais le Doyen refuse. En fait, sa signature en tant que président de cette haute instance judiciaire aurait signifié qu'il légitimait le pouvoir militaire au détriment d'un pouvoir civil constitutionnel. La riposte des Officiers libres ne tarda pas : des dizaines d'ouvriers incités par les militaires forcent la porte du Conseil et attaquent sauvagement le Doyen. Les juges, qui l'entourent pour le protéger, reçoivent les coups à sa place. Sanhouri fut sauvé mais transféré à l'hôpital entre la vie et la mort. L'émir du Koweït à l'époque intervient pour que le Doyen puisse partir au Koweït où il passa plus de sept ans en exil sans sa famille.

Cette terrible épreuve qu'a connue Sanhouri au lendemain du 23 Juillet 1952 restera une page très significative de l'histoire nationale. En fait, les effets produits par cette épreuve tragique ont mis en relief l'importance d'une magistrature indépendante.

Texte à consulter ici

* Article publié in Al-Ahram Hebdo